Échange épistolaire entre Jean Babineau et Aristote Kavungu – 26 septembre 2020

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Échange épistolaire entre Jean Babineau et Aristote Kavungu – 26 septembre 2020

jean babineau

Auteur

Aristote Kavungu

Auteur
1re lettre : jean babineau

Bonjour Aristote,

Je voulais t’écrire hier, mais certaines choses ont surgi et m’ont empêché de passer à l’acte.
J’espère que tu es bien sous le soleil.
Pour ce qui est de l’utilité de la littérature, je n’y en vois pas une seule, mais bel et bien une pluralité.
Souvent, j’écris des choses parce que je ne veux pas les oublier.
Il y a des romanciers qui se sont beaucoup servis de leur mémoire. L’on peut penser aux œuvres de Marcel Proust et Jack Kerouac dans lesquelles la fonction mémorielle joue un rôle très important. Si Proust s’est plu à se mettre en scène à différentes époques de sa vie, il dresse un portrait plutôt cynique de l’aristocratie déchue de son temps dont le discours est plutôt vide. Kerouac n’a pas hésité de parler de sa famille, de la communauté francophone de Lowell et il a brossé un portrait des Beats de son temps. Ces deux écrivains partagent donc une fonction sociale. De plus, dans certains romans, Kerouac nous montre des bribes de son parler franco-étasunien, ce qui peut intéresser un linguiste.
Curzio Malaparte, dans Kaputt, et Ferdinand Céline, dans Voyage au bout de la nuit, nous communiquent les horreurs de la guerre. Puisque Céline était médecin, les blessures sont bien décrites et le carnage lui est répulsif. Le fait que Malaparte était correspondant de guerre et diplomate italien fait qu’il a assisté à beaucoup de batailles dans différents pays et a pu décrire un fasciste très près de Hitler, c’est-à-dire Heinrich Himmler, chef de la Gestapo, entre autres. Lire ce genre de roman augmente notre appréciation que nous ne sommes pas en guerre et fournit un point de vue personnel sur certains événements ou conditions humaines.
D’autres romans nous enchantent en déployant des réalités différentes de celles qu’on vit. Dans Le procès, Franz Kafka fait parcourir Joseph K… dans un labyrinthe aux apparences irréelles. Ce labyrinthe peut rappeler le parcours de certains plus prêts de nous qui essaient d’obtenir justice.
Aussi, il y a des poètes, qui avec leur verve, ont réussi à stimuler les gens qui souhaitaient faire la révolution. C’est le cas de José Marti à Cuba. Federico García Lorca encourageait les antifranquistes en Espagne. Ces deux sont morts en défendant leur croyance. George Orwell a pris une balle au cou lorsqu’il combattait pour le même camp que Lorca.
En Acadie, nous avons des poètes qui ont un discours politique qui peuvent influencer leurs lecteurs. Les poèmes Bleu, Blanc, Rouge et Jaune d’Herménégilde Chiasson ont une fonction identitaire assez précise. Les recueils de Paul Bossé comportent souvent une critique de la société. Georgette LeBlanc transmet le parler de la Baie-Sainte-Marie. De jeunes femmes poètes sont préoccupées à faire passer les droits des femmes. Et j’en passe.
Aristote, tu dois connaître d’autres écrivains qui ont bien servi leur pays.
Plusieurs auteurs franco-ontariens sont assez politisés, n’est-ce pas ?
La littérature fait passer beaucoup de différents discours. Ainsi on trouve des écrivains qui étaient médecins, comme Milan Kundera, d’autres étaient avocats, tels que Carlos Fuentes, ou politiciens tel Vargas Llosa, ainsi tous ont un imaginaire spécifique à exploiter et cette différence est ce qui rend la littérature captivante, que ce soit dans n’importe quel genre.

Sur cela, Aristote, je te salue en attendant ce que tu as à écrire et suis convaincu que ce sera intéressant.

 

Jean Babineau

2e lettre : aristote kavungu

Bonjour Jean et merci beaucoup pour ces bons mots et surtout pour m’avoir un peu mis le pied à l’étrier. Dire que la littérature est utile est un euphémisme pour moi. Elle est utile, plutôt deux fois qu’une. Même si c’est de notoriété commune qu’aucun livre ne peut sauver le monde, il sauve probablement un être à la fois. En tant qu’écrivains, on écrit pour plusieurs raisons. Moi, je me permets d’emprunter les mots d’Yves Bonnefoy qui dit : »J’écris parce qu’il y a en moi un être qu’il est urgent de sauver. » Je me considère toujours dans l’urgence. La littérature me sert comme un verre d’eau sert à un coureur essouflé. Elle aide le plus souvent à supporter l’absurdité de la société dans laquelle nous vivons, avec l’accompagnement d’un Albert Camus, par exemple. Je ne te parle pas seulement d’écriture, mon cher Jean, mais également de lecture. Avec Romain Gary et « La promesse de l’aube », je peux moi aussi dire mon amour pour ma mère, comme je peux crier ma détestation de la guerre avec Céline, que tu mentionnes également.

J’étais dans ma voiture quand le premier avion avait frappé la première tour lors de la terrible tragédie du 11 septembre aux États-Unis, dont on vient d’ailleurs de commémorer le 19ème anniversaire. J’étais personnellement tellement bouleversé que j’ai dû convoquer Baudelaire. J’ai lu et relu son poème intitulé « Le mauvais vitrier » pour enfin comprendre. Pour comprendre qu’on ne peut pas arrêter un être humain qui pense que peu « importe l’éternité de la damnation » si on « a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance. »

Nous vivons parfois du génie de ces gens-là, du génie de Rimbaud ou de Baudelaire, de Camus, de Louis-Ferdinand Céline, l’auteur, de Proust ou encore de La Fontaine. J’ose espérer, mon cher Jean, que les gens qui nous lisent trouvent dans nos rendus personnels respectifs quelques motifs de se sentir plus gaillards et moins désespérés. En ce temps de pandémie, je pense personnellement à « La Peste » de Camus pour répondre à la question de l’utilité de la littérature.La Peste raconte, mutatis mutandis, tout ce que l’on vit actuellement et c’est en cela que la littérature est un élément essentiel de notre existence.

Pour moi, je n’ai pas honte de dire que c’est d’abord un geste égoïste que j’articule en écrivant, ce n’est pas un plaisir mais une nécessité mais si, derrière, il y a quelqu’un qui se sent en me lisant de la même sensibilité que moi, comme un frère ou une soeur de situation, j’en serais évidemment flatté. Voilà, Jean, en espérant que ces quelques mots nous rapprochent davantage, nous, frères de situation. Forcément. En te saluant,

Aristote